Les résultats de l’enquête PISA 2025 ne constituent pas seulement une mauvaise nouvelle pour le système éducatif français. Ils pourraient également devenir un problème économique majeur.
Selon Xavier Jaravel, président délégué du Conseil d’analyse économique (CAE), si le niveau scolaire des prochaines générations ne se redresse pas, la France pourrait subir une perte de PIB de l’ordre de 150 milliards d’euros à l’horizon 2050.
Cette estimation met en lumière un lien souvent sous-estimé : celui qui existe entre le niveau d’éducation, la productivité des travailleurs, l’innovation et la croissance économique.
Des résultats PISA particulièrement préoccupants
Publié en septembre 2026, le bilan de PISA 2025 confirme une dégradation importante des performances des élèves français. L’enquête, menée auprès des jeunes de 15 ans, mesure leurs compétences en mathématiques, compréhension de l’écrit et sciences.
En France, les résultats sont désormais au plus bas depuis la création de PISA en 2000. Par rapport à 2022, les scores français ont reculé de 16 points en mathématiques, 18 points en compréhension de l’écrit et 4 points en sciences. Environ 6 500 élèves français répartis dans 289 établissements ont participé à l’évaluation.
La France reste toutefois proche de la moyenne de l’OCDE dans les trois domaines. Le problème est donc moins celui d’un effondrement isolé du système français que celui d’une dégradation durable du niveau des élèves, dans un contexte où de nombreux autres pays connaissent eux aussi un recul.
L’OCDE estime par ailleurs qu’environ 20 points PISA correspondent à une année de scolarité, ce qui donne une idée de l’ampleur du recul observé dans certaines disciplines.
Pourquoi l’école peut-elle avoir un impact sur le PIB ?
À première vue, le lien entre une note obtenue par un adolescent à un test scolaire et le produit intérieur brut d’un pays peut sembler lointain.
Pourtant, le raisonnement économique est relativement simple.
Un jeune qui sort du système scolaire avec de meilleures compétences en mathématiques, en lecture ou en sciences dispose généralement de davantage d’outils pour poursuivre des études, se former, s’adapter à de nouvelles technologies et exercer des métiers à plus forte valeur ajoutée.
À l’inverse, une dégradation du niveau moyen peut progressivement produire plusieurs effets.
Première conséquence : l’enseignement supérieur.
Des élèves moins bien préparés peuvent rencontrer davantage de difficultés à l’université ou dans les formations supérieures. Le risque est alors de voir augmenter les abandons, les réorientations et les difficultés d’insertion professionnelle.
Deuxième conséquence : l’emploi.
Un niveau de compétences plus faible peut également compliquer l’accès au marché du travail, particulièrement pour les jeunes qui ne disposent pas de diplôme ou de qualification suffisamment valorisée.
Xavier Jaravel estime ainsi que les mauvais résultats scolaires pourraient entraîner, dans les prochaines années, davantage d’échecs dans l’enseignement supérieur et une hausse du chômage des jeunes, en raison d’une insertion professionnelle plus difficile.
Le véritable problème : la productivité
Mais pour le CAE, l’enjeu le plus important se situe probablement à plus long terme.
Une économie moderne repose largement sur sa capacité à produire davantage de richesse avec les mêmes ressources. C’est ce que mesure notamment la productivité.
Or, une main-d’œuvre mieux formée est généralement mieux armée pour utiliser de nouvelles machines, comprendre des outils numériques, développer de nouveaux procédés et créer des innovations.
À l’inverse, si le niveau de compétences stagne ou recule, les entreprises peuvent rencontrer davantage de difficultés à adopter les nouvelles technologies.
C’est précisément le mécanisme mis en avant par Xavier Jaravel : le décrochage scolaire pourrait ralentir l’adoption des nouvelles technologies, réduire les gains de productivité et, par conséquent, peser sur la croissance française.
« 150 milliards d’euros » : une estimation à l’horizon 2050
C’est dans ce contexte que le chiffre de 150 milliards d’euros prend tout son sens.
Selon Xavier Jaravel, si le niveau éducatif des générations futures ne s’améliore pas, les mauvaises performances scolaires pourraient se traduire par une baisse du PIB de l’ordre de 150 milliards d’euros à l’horizon 2050.
Il faut toutefois bien comprendre ce chiffre : il ne s’agit pas d’une facture immédiate de 150 milliards d’euros pour l’État.
Il s’agit d’une estimation macroéconomique du manque à gagner potentiel associé à une trajectoire de compétences insuffisante.
Autrement dit, la France ne « perdrait » pas nécessairement 150 milliards sur une seule année. Il s’agit plutôt d’un scénario dans lequel le niveau de qualification plus faible des générations futures entraînerait progressivement une croissance économique moins importante.
Cette nuance est essentielle pour comprendre l’annonce.
Une croissance qui aurait pu être plus forte
Xavier Jaravel va encore plus loin dans son analyse.
Selon lui, si le niveau éducatif français ne s’était pas détérioré, la croissance économique aurait pu être supérieure d’environ 0,3 point par an au cours de la dernière décennie.
Cette estimation permet de mesurer l’importance économique potentielle du phénomène.
Une différence de quelques dixièmes de point de croissance peut sembler faible sur une année. Mais lorsqu’elle se répète pendant plusieurs années, ses effets deviennent considérables.
La richesse produite par l’économie est alors plus faible, les entreprises investissent moins, les salaires progressent moins rapidement et les recettes publiques peuvent également être affectées.
Le retard dans le numérique en question
L’économiste établit également un lien entre le niveau éducatif et le retard pris par la France dans l’adoption de certaines technologies numériques.
L’idée est relativement simple : les nouvelles technologies ne produisent pleinement leurs effets que lorsqu’une économie dispose des compétences nécessaires pour les utiliser.
Une entreprise peut acheter des logiciels sophistiqués ou investir dans l’intelligence artificielle. Mais si ses salariés ne disposent pas des compétences nécessaires pour les exploiter efficacement, le gain de productivité restera limité.
Dans cette perspective, l’éducation devient donc une forme d’investissement économique de long terme.
Le problème dépasse ainsi largement les murs de l’école.
Des inégalités scolaires qui restent importantes
Les résultats PISA mettent également en évidence une autre difficulté française : les différences de performances entre les élèves selon leur milieu social.
Les écarts entre élèves favorisés et défavorisés restent particulièrement importants en France. Les résultats récents montrent également une baisse des performances chez les élèves les plus favorisés, ce qui suggère que le phénomène ne concerne plus uniquement les populations les plus fragiles.
La question devient donc double : comment relever le niveau moyen et comment éviter que les difficultés scolaires ne se concentrent sur certaines catégories de la population ?
Cette dimension sociale est particulièrement importante pour l’économie. Une société qui ne parvient pas à faire émerger suffisamment de compétences parmi une grande partie de sa jeunesse risque de gaspiller une partie de son potentiel humain.
Le CAE propose d’investir davantage dans les enseignants
Face à ce constat, le Conseil d’analyse économique avait proposé, quelques jours avant la publication des résultats PISA, un plan annuel de quatre milliards d’euros destiné notamment à renforcer la formation des enseignants et à modifier certaines pratiques pédagogiques.
L’objectif affiché est de permettre à la France de rattraper progressivement son retard.
Xavier Jaravel estime qu’une amélioration significative est possible et cite notamment le Portugal et le Royaume-Uni comme exemples de pays ayant réussi à faire progresser leurs performances éducatives sur une période d’environ dix ans.
La question est donc désormais celle de la stratégie à adopter.
Former mieux plutôt que simplement dépenser plus
Le débat ne se résume cependant pas à la question du montant consacré à l’Éducation nationale.
La France consacre déjà des sommes considérables à son système éducatif. Le véritable enjeu est donc de savoir comment utiliser efficacement ces ressources.
Formation des enseignants, méthodes pédagogiques, apprentissage de la lecture, maîtrise des mathématiques, lutte contre le décrochage, orientation, usage du numérique ou encore climat scolaire : les pistes sont nombreuses.
Le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray a lui-même reconnu récemment que la France aurait dû s’interroger plus tôt sur les mesures à prendre au collège. Il souligne également l’impact des transformations de la société, notamment l’omniprésence des écrans et des réseaux sociaux sur l’attention et la concentration des élèves.
Une alerte pour les futurs gouvernements
Le calendrier donne également une dimension politique particulière à ces résultats.
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, l’éducation pourrait devenir un sujet central. Car derrière les classements internationaux et les statistiques scolaires se trouve une question beaucoup plus large : quelle économie la France veut-elle construire dans les prochaines décennies ?
Dans un contexte marqué par l’intelligence artificielle, la robotisation, la transition énergétique et la concurrence internationale, les compétences de la population active deviennent de plus en plus déterminantes.
Une économie incapable de former suffisamment de travailleurs qualifiés risque de dépendre davantage des technologies étrangères et de rencontrer davantage de difficultés à innover.
150 milliards : un avertissement plutôt qu’une fatalité
Le chiffre avancé par le CAE doit finalement être considéré comme un signal d’alarme plutôt que comme une prédiction certaine.
La France n’est pas condamnée à perdre 150 milliards d’euros de PIB.
Le scénario présenté repose précisément sur l’hypothèse selon laquelle le niveau éducatif des prochaines générations ne s’améliorerait pas. Si les performances scolaires progressent, les conséquences économiques peuvent au contraire être moins importantes, voire s’inverser à long terme.
L’enjeu est donc de savoir si la France parviendra à transformer le constat dressé par PISA en véritable politique de redressement.
Une question économique autant qu’éducative
Les résultats de PISA 2025 rappellent finalement une réalité fondamentale : l’éducation n’est pas uniquement une dépense publique, c’est aussi un investissement dans le capital humain du pays.
Des élèves mieux formés peuvent devenir des salariés plus productifs, des entrepreneurs plus innovants, des chercheurs plus performants et des citoyens davantage capables de s’adapter aux transformations économiques.
À l’inverse, une dégradation durable du niveau scolaire peut produire ses effets pendant plusieurs décennies.
C’est pourquoi l’estimation de 150 milliards d’euros à l’horizon 2050 est particulièrement frappante. Elle montre que les difficultés observées aujourd’hui dans les salles de classe pourraient avoir des conséquences bien au-delà de l’école : sur l’emploi, les salaires, l’innovation, la productivité et finalement la richesse nationale.
La bataille pour améliorer les résultats scolaires pourrait donc être, à terme, l’une des batailles économiques les plus importantes de la France des prochaines décennies.


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